Lod94 a écrit:la France ne produit plus rien en élément primaire (et même secondaire) et a délocalisé massivement vers l'est (plus ou moins loin) grâce a la libéralisation des échanges (merci l'UE).
Ce n’est pas spécialement l’UE, ça s’appelle plus largement la mondialisation. La dernière ère du libre-échange commence par les accords du GATT (1947), c’est un processus mutuel entre les pays développés occidentaux d’abaissement des droits de douane. Il s’accélère avec les délocalisations qui touchent tous les pays d’Europe à partir des années 70-80 (la France surtout après le tournant de 1983). Aujourd’hui, tout le monde est d’accord pour dire que cette mondialisation et ces délocalisations ont atteint leurs limites, déjà parce que c’est une aberration écologique et économique, et surtout parce que Trump, Xi ou Poutine en ont subi les revers et commencent à faire machine arrière pour des raisons variées. Mais la réindustrialisation ne se fera pas en un claquement de doigts. Et si les centristes rempilent en 2027, ils ne feront pas grand-chose pour l’accélérer.
Lod94 a écrit:De plus toutes les marques vendent des "ordinateurs sur 6 roues" (oui le jumelage ^^) en cause ,pour partie ,les normes […]. La propulsion électrique [etc]
L’autre partie à mon avis, c’est un peu l’emballement de l’innovation. Les SC10R fonctionnaient sur une base mécanique surannée (on continuait d’en fabriquer 20 ans après leur conception !), dont on avait identifié probablement tous les défauts majeurs, et auxquels on pouvait pallier massivement du fait de la taille de la flotte. Au prix d’un confort totalement obsolète à l’aube des années 2000 (moteur à l’avant, plancher haut etc).
Aujourd’hui, on est un peu dans le travers opposé : tous les bus évoluent à chaque génération, et la multiplication des constructeurs et des modèles contribue à archipelliser les parcs, ce qui ne facilite pas la maintenance. Les divers nouveaux modèles de moteurs, batteries, les portes louvoyantes-coulissantes, les palettes PMR… (et probablement bien d’autres éléments techniques que j’ignore) tout cela évolue en permanence. Et le problème, c’est que c’est souvent pour de bonnes raisons : on va faire un truc qui est plus optimisé, qui prend moins de place, qui est plus sobre, qui est plus intelligent, qui est plus confortable… Quand vous êtes une autorité organisatrice, c’est un peu compliqué de vouloir acheter un bus pas confortable et gourmand… (à moins d’assumer une forme de décroissance tiers-mondiste?) Mais le problème structurel de l’innovation, c’est la fiabilité. À chaque fois que vous inventez un truc, c’est une plongée dans l’inconnu. On a beau faire des modélisations et des prototypes, on ne peut pas du tout prévoir la fiabilité d’un élément donné sur 5, 10 ans d’utilisation intensive.
Face à ce constat, deux conclusions :
1) On vit dans un monde ultra fragmenté, et les bus ressemblent à rien parce qu’il faut faire rentrer ensemble et le plus vite possible tel nouveau machin telle nouvelle norme telle nouvelle fonctionnalité pour un futur appel d’offre sur un châssis qui a 20 ans. Il faudrait repenser et unifier toute la chaîne de conception et d’innovation pour maximiser les effets d’échelle et réduire les coûts. Ça pose beaucoup de problèmes de concurrence (qui ne sont pas du tout insolvables loin de là), mais à mon avis les structures politiques et du marché des bus ne sont pas vraiment prêtes pour ça.
2) Il y a un spectre qui va du « très robuste / très rustique / très inconfortable » à « très peu fiable / très innovant / très confortable* », et il faut placer le curseur quelque part. Dans les pays moins développés, on est obligés d’aller vers le rustique, par nécessité. En Île-de-France (région de loin la plus riche du pays), nos politiques ont tendance à faire le choix du très innovant, par orgueil (hum hum Aptis). Mais placer ce curseur, c’est un débat en soi, si on a le choix ça dépend des préférences de chacun. Les rampes PMR, si elles sont trop vulnérables, on les remplace par quoi ? Une rampe dépliable à poser par l’agent, comme sur les RER RATP ? Un guidage optique comme le Teor à Rouen ? Ou même rien du tout ? Quelle innovation coûte trop cher, quelle innovation vaut le coup, ça devrait être un débat démocratique. Est-ce qu’il faut à tout prix « décarboner » les bus, et si oui par quoi ? À mon avis, l’hydrogène c’est une fumisterie, l’électrique ça balbutie, le gaz ça décarbone pas tant que ça et ça va pas partout. On devrait mettre soit des trolleybus, soit des minibus électriques, soit des bus diesel ou gaz aux dernières normes € (et qu’on fige pour au moins 10 ans). À mon avis, les transports en commun sont, du fait de la mutualisation de l’énergie et des matériaux, déjà écologiquement vertueux, si on prend au sérieux l’enjeu des émissions de CO₂ dans les transports, des mesures pour y remédier plus efficaces seraient plutôt de s’attaquer à la voiture avec le report modal en priorité. À mon avis, dire que les LAC sont laides et que les transports publics doivent avoir une bonne image écologique, ce sont des arguments ridicules. Mais il faudrait se mettre autour de la table pour savoir ce que chaque partie en pense.
nico318 a écrit:Je doute qu'Iveco soit le seul dans la galère avec tout ce qui se passe actuellement dans le monde.
L’actualité a bon dos. Je ne sais pas pour les bus, mais pour les ascenseurs, la situation est sidérante : les 4 constructeurs qui détiennent le marché ont organisé leur propre pénurie de pièces en liquidant et délocalisant usines et stocks, simplement pour augmenter leur marge. C’est juste une logique structurelle de ce capitalisme financiarisé et mondialisé : tout ce qui peut faire augmenter les marges sera fait, même si ça n’a aucun sens du point de vue de l’intérêt général.
(*) ici j’entends « confortable » au sens de « fonctionnalités nouvelles qui sont en soi optionnelles mais qui sont considérées par tous comme mieux même si elles sont plus coûteuses », typiquement accessibilité PMR, IV, confort climatique, etc. Le confort au sens de l’assise et de la suspension était objectivement meilleur dans des SC10 aux sièges en moleskine et au plancher haut.
On peut continuer à parler de géopolitique et d’économie, à mon avis il y a beaucoup à dire tant le sujet est vaste, mais il faudrait plutôt se déplacer à la rubrique « le terminus ».